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Recueil de nouvelles : “Les inconsolées” de Karima Echcherki

Un entretien exclusif avec l’auteure à propos du statut encore subordonné de la femme, des inégalités et des discriminations qu’elle rencontre .

A l’occasion de la sortie récente en librairie des Inconsolées de Karima Echcherki, un recueil de nouvelles centré sur la place de la femme, enjeu primordial au coeur de la société marocaine. Ces nouvelles qu’elle présente offrent une occasion privilégiée pour aborder cette problématique à travers des trajectoires qui interrogent la relation homme/femme dans un schéma traditionnel dominé par des pratiques qu’on pensait surannées. 

 

BledNews : Pour commencer, présentez-vous à vos lecteurs en exposant les étapes importantes de votre parcours ? 

Karima Echcherki.   Mon cheminement est un peu classique pour l’époque. J’ai quitté le Maroc pour poursuivre des études universitaires en France. Après une thèse d’université en électrochimie, je suis rentrée au pays dans les années 90. Ma formation en recherche appliquée me destinait à occuper naturellement un poste en industrie. J’ai réussi à intégrer une entreprise semi-publique en tant que responsable d’un laboratoire de contrôle. Je pensais mettre mes compétences au service de mon employeur, mais je me suis retrouvée à gérer des problèmes d’égos d’hommes aussi bien au niveau de la hiérarchie (exclusivement masculine) qu’au niveau de la chaîne de production. Face à l’inégalité du traitement et les nombreuses embûches qui m’empêchaient de faire le travail pour lequel j’étais qualifiée, j’ai cru bon de démissionner. Cette expérience professionnelle m’a brutalement projetée dans les réalités du pays où, peu importe le diplôme quand on est femme: la tâche est âpre, doublement ardue pour les cadres féminins empêtrées dans des montagnes de préjugés. J’ai alors intégré le ministère de l’Éducation nationale et de la Recherche scientifique en tant qu’enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences et Techniques de Mohammedia.

B.N. Comment vous est venue l’idée de ce recueil et pourquoi l’avoir titré : Les inconsolées ?

K.E.   Pour mettre à ciel ouvert le combat de celles que personne n’entend ! J’ai eu du mal à trouver le titre de ce recueil -et je pense qu’il cadre bien- En creusant, j’ai réalisé que ces femmes, au plus fort des intrigues, ne sont pas des héroïnes. Pour qu’elles le deviennent, il aurait fallu  qu’elles conquièrent leurs droits, et partant, toutes leurs  souffrances et leurs humiliations n’auront pas été vaines. Personne ne peut ignorer la flagrante violence qui est faite aux femmes dans notre société. Le harcèlement dans les rues et dans les lieux de travail n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les agressions envers la gente féminine défraient quotidiennement la chronique. Ce recueil de nouvelles centré sur les femmes est un témoignage sur les violences qui leur sont encore infligées. Malgré le fait que la femmes marocaine ait investi, bon gré mal gré, l’espace public et professionnel, qu’elle occupe des postes à responsabilité, l’arsenal juridique qui devrait accompagner cette avancée reste quant à lui, pratiquement inerte. Cela signifie que les injustices perdurent. C’est un combat que nous devons mener impérativement  car le constat est amer. 

B.N. Votre regard sur la femme marocaine est-il une constante dans votre vision des choses ? Si oui, comment êtes-vous arrivée à  cette conscientisation ?

K.E. Bien que dans les pays occidentaux les femmes ont acquis leurs droits au regard de la loi, les discriminations envers elles subsistent encore et le combat continue toujours. Dans mes nouvelles, je parle des spécificités des pays arabo-musulmans où la structure familiale  patriarcale a toujours relégué la femme en second plan quand elle ne veut simplement pas la soumettre à l’homme. Très jeune, j’ai pris conscience de cela. Mes frères avaient accès à des privilèges auxquels je n’avais pas droit. En tant que fille, j’étais considérée comme « un joyau à protéger ». Je n’ai réellement été affranchie  de la tutelle du père  que  lorsque j’ai commencé à travailler. Cela dit, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette vision de l’émancipation des femmes sans nier le fait que l’accès à l’instruction en soit justement l’un des  vecteurs majeurs. Il s’agit aussi de rendre la dignité aux femmes, de leur restituer cette humanité qu’on leur refuse. Il n’est pas nécessaire d’intellectualiser le débat, ni  d’avoir lu Simone de Beauvoir pour se sentir bafouée et d’exiger le respect de sa personne.  Le féminisme ne doit  pas rester  le monopole d’une élite intellectuelle puisqu’il s’agit d’abord et avant tout de rétablir la dignité humaine. Cela devient un droit fondamental, la base même de la Déclaration universelle des droits de l’homme que le Maroc a  ratifiée en 1979.

B.N. Comment espérez-vous faire évoluer le regard qu’on porte sur la femme au Maroc et la vision qui s’y dégage? Enfin, en quoi est-ce important pour vous ?

K.E. Si le degré de modernité d’une société se mesure par la protection des plus vulnérables, nous devons reconnaître que nous ne sommes guère avancés. Mon souhait pour les femmes est qu’elles puissent prendre conscience de leur valeur au sein de la société; qu’elles mesurent à quel point elles sont importantes, essentielles dans le développement de la société et qu’à ce titre, elles revendiquent leur émancipation. Mais dès que vous évoquez les droits des femmes, les gens vous rétorquent qu’il y a des chantiers plus urgents à entreprendre au Maroc, c’est-à-dire que l’émancipation des femmes n’est pas une priorité. Quid de la parité? Reconnaître la citoyenneté à part entière et octroyer les droits aux femmes qui représentent  plus de la moitié de la population est tout aussi important et urgent. D’ailleurs, elles ont été les principales victimes de cette crise sanitaire. Travaillant en majorité dans l’informel, elles n’ont pas pu bénéficier des aides de l’Etat ou alors les aides ont été versées aux maris les privant ainsi de revenus. Pour celles qui sont restées à la maison, certaines ont dû cumuler télétravail, tâches ménagères et scolarité des enfants, suivie en distanciel. Je vous renvoie à l’excellent article de Yasmine Saih publié récemment qui détaille les situations d’extrême violence qu’ont vécues les femmes au cours du confinement.Il est temps que cela change. Avec ce recueil, j’apporte ma contribution dans la défense de la condition féminine: en tant que femme, en tant qu’enseignante. C’est un devoir de mémoire que je devais aux générations passées et aussi un fervent témoignage pour les générations futures.  

B.N. Pour conclure, que souhaitez-vous pour ce recueil qui tombe à propos? 

K.E.  La lecture a de réels bienfaits. J’espère avant tout que les lecteurs prendraient plaisir à lire Les Inconsolées. S’il permet d’ébranler quelques certitudes, de poser des questions et de susciter un débat intérieur … Tant mieux. 

 

Entretien réalisé par Noureddine Bousfiha.

     

 

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