Les Nouveaux Phéniciens : comment les MDM peuvent faire du Maroc un port du monde.
Le défi n'est plus de faire revenir les talents, mais de savoir les relier.
Le Maroc dispose d’un atout stratégique encore sous-exploité : ses Marocains du monde. En s’appuyant sur l’exemple des Phéniciens, Hamid Bouchikhi défend une politique publique fondée sur la circulation des talents, des capitaux et des idées plutôt que sur leur retour.
Taïwan, Israël, l’Inde, la Chine, quatre pays qui ont compris une chose avant nous. Une diaspora ne se rapatrie pas. Elle se met en réseau.
TSMC, aujourd’hui indispensable à l’économie mondiale, est née de cette compréhension. Mobileye, Check Point, Wiz aussi. Infosys aussi. Aucune de ces entreprises n’a été fondée par quelqu’un qui avait choisi entre deux mondes. Toutes ont été fondées par des gens qui avaient appris à habiter les deux.
La Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD) a adopté ce prisme en 2021. Elle a mis les Marocains du Monde parmi les cinq leviers de la transformation économique du pays. En novembre 2024, Sa Majesté le Roi a rendu le mandat explicite : mettre en place une nouvelle architecture institutionnelle pour 1) formuler et mettre en oeuvre une nouvelle politique publique orientée vers les Marocains du Monde et 2) porter leur contribution à l’investissement privé au-delà de 10%.
Le mandat est là. L’architecture institutionnelle voulue par Sa Majesté est explicite. Ce qui manque, c’est l’exécution et une image assez puissante pour orienter une politique publique, volontariste et réaliste.
Cette image, je propose qu’elle soit phénicienne.
Il y a 3000 ans, sur la côte libanaise, un peuple a inventé une autre manière d’exister dans le monde.
Pas la conquête. Le réseau.
Tyr, Sidon, Byblos d’un côté ; Chypre, Sicile, Sardaigne, Carthage de l’autre. Pas des colonies. Des ports simultanés. Un Tyrien était aussi un Carthaginois. Il parlait plusieurs langues. Vivait sur les deux rives. Refusait le choix.
Ils ont inventé l’alphabet, la première infrastructure de la circulation.
Al-Andalus fut notre propre moment phénicien. Nous connaissons cette manière d’être. Nous l’avons oubliée.
Les Nouveaux Phéniciens marocains existent déjà.
ATLAN Space : fondée au Maroc par des returnees ex-Microsoft et Nokia. IA brevetée. Drones autonomes déployés des Seychelles à l’Afrique de l’Ouest.
Sowit : R&D agronomique à Montpellier. Équipe IA à Station F (où les Marocains sont la 3ème nationalité). Opérations depuis Casablanca, Dakar, Tunis, Addis-Abeba. Quinze pays africains.
PayTic : fondée au Canada en 2020. Soft-landing à Casablanca, choisie comme hub tech international — pas comme back-office.
Trois géométries différentes. Un seul phénomène. Et ils opèrent sans l’appui systématique que la nation s’était promis de leur fournir.
Voici ce que change le narratif phénicien.
Une politique publique reflète l’image qu’elle se fait de ses bénéficiaires. Tant que nous voyons la diaspora comme une source de transferts, nous optimisons des guichets. Tant que nous la voyons comme un capital à rapatrier, nous construisons des dispositifs de retour — qui déçoivent. Le jour où nous la voyons comme un réseau de Phéniciens, nous construisons des ports.
Quatre implications concrètes :
- Mesurer la circulation, pas le retour. La Charte de l’Investissement de 2022 est silencieuse sur la diaspora. AMDIE ne tracke pas le statut MDM. MDM Invest et MDM Tamwil : 0,03% de l’activité de Tamwilcom en 2024. Ce qu’on ne mesure pas, on ne le mobilise pas. Rendons les MDM visibles dans les instruments qui existent déjà.
- Construire un port, pas une destination. L’Inde a inventé un statut juridique (NRI, OCI, PIO), des quotas d’equity, GIFT City. Israël a aligné fiscalité, incubateurs et programmes de capital humain. Au Maroc : un VC stack au-dessus du pre-seed, des stock options qui fonctionnent, une création d’entreprise instantanée, un statut MDM-investisseur.
- Célébrer la bi-localisation comme nous célébrons le retour. Tant que le récit national n’honore que celui qui rentre, le Phénicien reste culturellement illisible. Les cultures qui ne reconnaissent pas la double appartenance la perdent.
- Un État architecte, pas opérateur. Sa mission n’est pas de loger les Phéniciens. C’est qu’il soit, chaque année, plus facile à un Phénicien de garder un port marocain ouvert.
Nous avons le cadre. Nous avons les fondateurs. Nous avons le mandat royal. Ce qui manque, c’est la volonté et le récit qui rend la volonté lisible.
Le Maroc n’a pas besoin que sa diaspora rentre.
Il a besoin de devenir un port où elle aime accoster et commercer.
P.S. Ce texte est un résumé d’une conférence donnée aujourd’hui au Forum des Marocains du Monde réuni à Marrakech le 08 mai 2026 par la Fondation Trophées Marocains du Monde.



