Chroniques

Abderrahim Fakir, le George Floyd marocain

Tribune: Abderrahim Fakir est mort à Bologne dans des circonstances qui évoquent irrésistiblement le supplice de George Floyd. Si l'Italie s'est immédiatement saisie de cette affaire comme d'une épreuve nationale, le Maroc s'est contenté d'une réponse administrative. Cette dissymétrie interroge moins Rome que Rabat

Un Marocain est mort à Bologne, écrasé au sol, en suppliant qu’on le laisse respirer. L’Italie s’est embrasée. Le Maroc, lui, a publié des communiqués. Cette dissymétrie dit quelque chose de la place réelle qu’occupent les Marocains du monde dans la hiérarchie de nos urgences.

Il y a des vidéos qu’on ne peut pas ne pas regarder, et qu’on ne peut pas oublier après les avoir regardées. Celle du 19 juillet 2026, filmée depuis une fenêtre du quartier Pilastro à Bologne, en fait partie. On y voit un homme de 42 ans, le visage contre l’asphalte brûlant d’un après-midi d’été italien, deux policiers sur le dos, les poignets serrés par des liens en plastique. On l’entend. C’est cela qui est insoutenable : on l’entend.

« Aiuto, aiuto, basta » : à l’aide, à l’aide, ça suffit. Il le répète plusieurs minutes. Autour, quatre secouristes de la Croix-Rouge. Personne ne s’agenouille pour vérifier s’il respire encore. Quand les cris s’arrêtent et que le corps devient inerte, on lui attache aussi les chevilles. Il est déclaré mort sur place.

Cet homme s’appelait Abderrahim Fakir. Il était né au Maroc et il était arrivé en Italie à l’âge de cinq ans. Trente-sept ans dans ce pays. Un travailleur de la logistique, un petit entrepreneur qui avait dû licencier ses employés après des impayés, un homme en détresse psychologique ce jour-là. C’est d’ailleurs pour cela que des voisins avaient appelé le 112. Ils ont appelé pour qu’on aide un homme agité. On leur a envoyé sa mort.

La presse internationale, du Washington Post à Al Jazeera en passant par Euronews, a immédiatement fait le rapprochement et le mot a été lâché : George Floyd. C’est la même mécanique, point par point ; la même technique d’immobilisation ventrale prolongée ; le même homme désarmé qui dit qu’il ne peut plus respirer ; la même passivité des témoins en uniforme ; la même vidéo d’un riverain qui devient, faute d’autre chose, la seule pièce à conviction que la famille possède. À Bologne, les manifestants ont posé le genou à terre et levé le poing. Ils n’avaient pas besoin qu’on leur explique la référence.

L’Italie a réagi comme un pays

Ce qui s’est passé ensuite en Italie a été bruyant, désordonné, parfois violent, mais politiquement vivant. Le maire de Bologne, Matteo Lepore, a appelé les habitants à descendre dans la rue pour exiger « vérité et justice » ; un maire qui convoque une manifestation contre sa propre police. Des milliers de personnes ont répondu. Le parquet a ouvert une enquête pour homicide involontaire visant six personnes : les deux policiers et les quatre secouristes. Une autopsie a été ordonnée.

Et le gouvernement italien a parlé, beaucoup et mal parfois. Matteo Salvini et le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi se sont empressés de défendre les policiers et de réclamer la tête du maire de Bologne ; le ministre des Affaires européennes Tommaso Foti a préféré s’indigner des slogans hostiles à la police plutôt que du cadavre. Mais Giorgia Meloni a promis que « la vérité serait poursuivie jusqu’au bout, sans préjugé et sans indulgence pour personne ». Le ministre de la Justice Carlo Nordio a appelé à attendre l’autopsie. On peut trouver ces réactions insuffisantes, opportunistes, hypocrites. Elles ont eu lieu. Un pays a débattu de lui-même, à visage découvert, avec ses noms et ses fonctions.

Et puis il y a eu ce geste, qui devrait nous faire réfléchir plus que tous les autres : sur instruction directe d’Antonio Tajani, ministre italien des Affaires étrangères, l’ambassadeur d’Italie au Maroc, Pasquale Salzano, accompagné du consul général à Casablanca, a reçu l’épouse d’Abderrahim Fakir pour lui présenter les condoléances du gouvernement italien.

Relisons cette phrase. L’État qui doit répondre de cette mort a envoyé son ambassadeur au chevet de la veuve, à Casablanca. Le Maroc, lui, n’a envoyé aucun ministre.

Le Maroc a réagi comme une administration

Qu’a fait le Royaume ? Ce qu’il fait toujours. Le ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué disant qu’il « suit avec préoccupation » les faits, qu’il a demandé aux autorités italiennes une enquête « exhaustive » et que « les responsabilités soient établies ». Des « instructions fermes » ont été données à l’ambassade et au consulat. L’ambassadeur à Rome, Youssef Balla, a exprimé les condoléances du Royaume par voie de communiqué et renouvelé sa « pleine confiance » dans la justice italienne. La consule générale à Bologne, Khadija Nador, s’est rendue auprès de la famille et voici la formule qui résume tout : sur instructions du ministre.

Sur instructions du ministre. Mais pas le ministre.

Aucun membre du gouvernement marocain ne s’est exprimé publiquement, à visage découvert, avec son nom, sur la mort d’Abderrahim Fakir. Pas une déclaration devant une caméra. Pas une prise de parole au Parlement. Pas une visite à la famille. Rien qu’un ministre qui émet des « instructions », qui délègue à des fonctionnaires consulaires le soin de porter une émotion qu’il ne s’autorise pas à exprimer lui-même.

Le CCME, lui, a publié un communiqué. Et il faut être juste : c’est un communiqué sérieux, précis. Le Conseil y documente les faits, en discute la qualification juridique au regard du droit italien et du droit international, dialogue avec les syndicats italiens CGIL et CISL, prend acte de l’autopsie du 22 juillet, s’intéresse à la durée de l’immobilisation ventrale et au respect d’une circulaire du ministère italien de l’Intérieur de mai 2026 sur la mise en position latérale. C’est du travail. C’est même, techniquement, la meilleure contribution marocaine à ce dossier.

Mais ce travail est resté un texte. Le président du CCME ne l’a pas porté. Il n’a pas parlé. Il n’est pas allé à Bologne. Il ne s’est pas assis à côté de Yossra Fakir, la nièce du défunt, qui a lu une déclaration devant des milliers de personnes pendant que l’institution constitutionnellement chargée de « veiller à la défense des intérêts des Marocains de l’étranger » relisait ses paragraphes. Un communiqué que personne n’incarne est un communiqué qui n’existe pas. Une institution qui n’a pas de voix n’a pas de poids.

Force est de constater que les réactions des autorités ne sont pas à la hauteur de l’importance accordée par le chef de l’Etat aux Marocains du Monde qu’il évoque régulièrement dans ses discours où il invite les institutions du pays à prendre soin de cette composante de la nation.

L’expérience de pensée qu’il faut oser faire

Inversons la scène. Un ressortissant italien, ou français, ou espagnol, meurt à Casablanca ou à Tanger, plaqué au sol par deux policiers marocains, en criant qu’il n’arrive plus à respirer, sous l’œil passif de quatre secouristes, le tout filmé et diffusé mondialement. Que se passe-t-il ?

Nous connaissons tous la réponse. Le ministre des Affaires étrangères du pays concerné convoque l’ambassadeur du Maroc dans l’heure. Une délégation prend l’avion. Le Parlement européen inscrit le sujet à son ordre du jour. Les chancelleries s’agitent. Et de notre côté, le Royaume mobilise tout ce qu’il peut mobiliser : communication de crise, enquête accélérée, suspensions, ministres en première ligne, gestes symboliques. Ce serait, en quarante-huit heures, une affaire d’État.

Abderrahim Fakir a eu, lui, droit à des communiqués.

Ce que cela nous dit

Le Maroc a construit tout un discours autour de ses « Marocains du monde ». Une institution constitutionnalisée en 2011. Des ministères délégués. Des « Marhaba » chaque été, des campagnes, des propos sur le lien indéfectible entre le Royaume et ses enfants dispersés. Et surtout : des dizaines de milliards de dirhams de transferts par an, première source de devises du pays, socle silencieux de notre équilibre macroéconomique.

Ces Marocains-là sont célébrés comme des contributeurs. Ils ne sont pas défendus comme des citoyens.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il n’y a aucune contradiction entre le respect scrupuleux de la souveraineté judiciaire italienne, que personne ne conteste, et une parole politique marocaine forte, nommée, incarnée. Exiger la vérité à voix haute n’est pas une ingérence. Se rendre auprès d’une famille endeuillée n’est pas un incident diplomatique. Dire publiquement « cet homme était l’un des nôtres et nous ne le lâcherons pas » n’engage aucune procédure : cela engage une dignité.

On nous répondra que la discrétion est efficace, que la diplomatie se fait dans les couloirs, que le bruit nuit aux dossiers. Peut-être. Mais l’Italie, elle, a compris que la discrétion n’était pas une option et c’est l’Italie qui doit se justifier. La retenue du puissant est une stratégie. La retenue du faible ressemble à de la résignation.

Il y a une autre raison, plus grave, de ne pas se taire. Abderrahim Fakir n’est pas un accident isolé. Il est le point d’aboutissement d’un climat européen où le corps du migrant, même arrivé à cinq ans, même légalement résident, même entrepreneur depuis trente ans, reste un corps qu’on peut immobiliser plus longtemps que les autres. Chaque silence marocain sur ce type d’affaire est une information transmise aux polices européennes sur le coût politique de nos morts. Ce coût, aujourd’hui, est proche de zéro.

Ce qu’il aurait fallu faire

Rien d’extravagant. Un ministre devant les caméras, dès le lundi, prononçant le nom d’Abderrahim Fakir. Le président du CCME à Bologne, aux côtés de la famille et de la communauté marocaine d’Italie, avec le dossier juridique de son institution sous le bras. Une demande formelle et publique d’être associé au suivi de la procédure. Un engagement à ce que le Royaume finance l’accompagnement juridique de la famille. Et, oui, une convocation de l’ambassadeur d’Italie à Rabat, non pas comme une menace, mais comme le signal élémentaire qu’un citoyen marocain mort de cette manière déclenche quelque chose.

Il est encore temps. L’autopsie a été réalisée, l’hypothèse de l’asphyxie se précise, l’enquête italienne va durer des mois et connaîtra des moments décisifs où une pression extérieure comptera. Le Maroc peut encore décider d’être visible.

Mais quelque chose est déjà arrivé, qu’aucun rattrapage ne corrigera. Pendant que Bologne criait le nom de Fakir, Rabat le mettait au pluriel : « un ressortissant marocain ». C’est ainsi qu’on enterre deux fois un homme. Nommer Abderrahim Fakir aurait-il pu brûler des lèvres ?

Par / Hamid Bouchikhi

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