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L’assignation identitaire inversée : le mauvais service rendu aux enfants de l’émigration africaine

Tribune – De Mariano Rajoy à certains dirigeants africains, un même piège identitaire enferme les binationaux. Dans cette tribune, Hamid Bouchikhi montre pourquoi cette assignation identitaire doit être dénoncée avec la même vigueur des deux côtés de la Méditerranée.

 

 À la veille de la demi-finale France-Espagne, la sortie de Mariano Rajoy sur une équipe de France « sans Français » a soulevé une indignation légitime. Mais un discours symétrique prospère du côté africain, des réseaux sociaux au sommet des institutions. Il faut le nommer – l’assignation identitaire inversée – et le refuser avec la même vigueur.

 

Le vieux poison de l’assignation identitaire

À la veille de la demi-finale de la Coupe du monde qui opposera, ce mardi, la France à l’Espagne, l’ancien président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy a cru bon d’écrire, dans une tribune publiée samedi par le média El Debate, que les Bleus disposent d’un effectif « de très haut niveau », mais « sans Français ». Les vingt-six joueurs convoqués par Didier Deschamps sont français — tous, sans exception. Peu importe : pour M. Rajoy, un nom, une couleur de peau, une généalogie suffisent à disqualifier une citoyenneté. Le tollé a été immédiat, jusqu’en Espagne même, où le chef du gouvernement Pedro Sánchez a dénoncé des « déclarations xénophobes » qui font honte à son pays.

Rajoy n’a rien inventé. Jean-Marie Le Pen ironisait déjà, dans les années 1990, sur une équipe de France qu’il jugeait « artificielle » et dont certains joueurs ne chantaient pas La Marseillaise. Des supporters argentins ont brocardé en chansons, en 2018 comme en 2022, une équipe de France qui serait africaine et non française. Il y a une semaine à peine, une sénatrice paraguayenne s’en prenait à Kylian Mbappé dans le même registre. Le message ne varie pas : quoi que vous fassiez, où que vous soyez nés, vous resterez d’ailleurs. Restez dans votre ghetto, dans votre groupe ethnique, dans l’identité qu’on vous a assignée. C’est cela, l’assignation identitaire : la négation du droit de millions d’Européens nés en Europe, éduqués en Europe, citoyens d’Europe à être pleinement ce qu’ils sont.

Le miroir africain

Ce poison, nous savons le reconnaître et le dénoncer quand il coule de l’extrême droite européenne. Nous sommes singulièrement plus indulgents quand il vient de chez nous.

Car il existe une assignation identitaire inversée. Elle prospère sur les réseaux sociaux africains, où chaque compétition internationale transforme les binationaux en « héros » ou en « traîtres » selon le maillot qu’ils endossent. Et elle s’exprime, hélas, au sommet des institutions.

Le 15 juin dernier, à la veille du match Sénégal-France, le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, Ousmane Sonko, déclarait au micro de RFI et de France 24 : « quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique ». La formule se veut un hommage à la vitalité démographique du continent. Elle est en réalité une capitulation intellectuelle : elle ratifie la prémisse de Rajoy, de Le Pen et des chants argentins. Ces joueurs ne seraient pas vraiment français. Quand le président d’un parlement africain épouse la grille de lecture de l’extrême droite européenne, celle-ci n’a plus besoin d’avocats.

Le Maroc n’est pas en reste. Le président de la Fédération royale marocaine de football, Fouzi Lekjaa, a lâché au sujet de Lamine Yamal, dans un entretien au magazine Onze Mondial : « je ne connais pas d’Espagnol qui s’appelle Jamal ». On peut comprendre le dépit d’un dirigeant qui a longtemps courtisé le prodige du FC Barcelone et l’a vu choisir la Roja. Le même entretien contient d’ailleurs des propos plus apaisés : le respect du choix du joueur, une famille toujours la bienvenue au Maroc. Mais c’est la boutade qui reste, et c’est la boutade qui blesse. Ce garçon né dans la banlieue de Barcelone, formé à La Masia, a le droit de se sentir espagnol. Ce droit, une partie de l’Espagne le lui conteste avec une constance raciste. M. Rajoy vient encore d’en administrer la preuve. Le président de la FRMF ne devrait pas, fût-ce par une pointe d’humour, prêter main-forte à ceux-là. Car dire qu’il n’existe pas d’Espagnol prénommé Jamal, c’est dire à Lamine Yamal, en écho parfait à ses détracteurs espagnols, qu’il n’est pas vraiment ce qu’il a choisi d’être.

La dette imaginaire

Derrière ces mots court une idée rarement formulée mais omniprésente : les enfants de l’émigration africaine auraient une dette envers les pays d’origine de leurs parents. Leur talent serait un patrimoine national égaré, leur choix d’un autre maillot une ingratitude.

Il faut le dire nettement : cette dette n’existe pas.

Souvenons-nous pourquoi leurs parents sont partis. Ils ont quitté le Maroc, le Sénégal, le Mali ou l’Algérie pour construire ailleurs la vie décente que leur pays ne leur permettait pas de bâtir chez eux. Ce sont les pays de départ qui n’ont pas su offrir un avenir à ces familles, pas l’inverse. Réclamer aujourd’hui aux enfants ce que l’on n’a pas su donner aux parents procède d’une singulière inversion des responsabilités. S’il y a une dette dans cette histoire, elle n’est pas du côté des enfants.

Ce que les pays d’origine peuvent faire, et ce que le Maroc sait faire avec talent, c’est séduire, proposer, donner envie. Les Lions de l’Atlas version 2026 viennent d’en administrer une éclatante démonstration : après avoir tenu tête au Brésil, éliminé les Pays-Bas et balayé le Canada, pays hôte, ils ne se sont inclinés qu’en quart de finale, face à la France, au terme d’un parcours qui a suscité l’admiration du monde entier. Première nation africaine à figurer dans le top 8 de deux Coupes du monde consécutives, quatre ans après la demi-finale historique du Qatar, le Maroc n’est plus une surprise : c’est une place forte du football mondial.

Or cette équipe qui fait la fierté de tout un continent s’est largement construite sur des binationaux qui ont librement choisi le maillot national : Hakimi, Bounou, Brahim Díaz et tant d’autres. Leur choix honore le projet qui a su les convaincre. Mais la force d’un projet se mesure aussi à l’élégance avec laquelle il accepte de ne pas convaincre tout le monde. Célébrer ceux qui choisissent le Maroc est légitime ; dénigrer ceux qui font un autre choix ne l’est pas.

Des personnes souveraines

Les jeunes issus de l’immigration africaine ne sont ni des ambassadeurs en mission, ni des créances à recouvrer, ni des trophées que se disputeraient deux rives. Ce sont des personnes souveraines sur leur propre vie. Ils ont le droit de faire des choix professionnels, affectifs, sportifs et, oui, identitaires. Ils peuvent se sentir français, espagnols ou néerlandais ; marocains, sénégalais ou ivoiriens ; l’un et l’autre à la fois, dans des proportions qui n’appartiennent qu’à eux et que la vie fera varier. Yamal a choisi l’Espagne ; Hakimi, né à Madrid, a choisi le Maroc. Ces deux choix sont également respectables, parce qu’ils procèdent d’une même liberté.

Les racistes européens contestent cette liberté. Il serait tragique que les Africains en rajoutent. Car l’assignation identitaire inversée ne blesse pas seulement des individus : elle sape l’intégration de millions de jeunes dans les pays où ils sont nés, où ils ont grandi et où ils construiront leur vie. Chaque fois qu’un dirigeant africain les renvoie à une africanité obligatoire, il apporte de l’eau au moulin de ceux qui, en Europe, leur refusent une pleine citoyenneté. Chaque assignation venue du Sud valide celle qui vient du Nord.

L’esprit des nouveaux Phéniciens

Dans une précédente tribune, j’ai proposé de voir les Marocains du Monde comme de nouveaux Phéniciens. Ce peuple de navigateurs établit, de Tyr à Lixus, des comptoirs sur toutes les rives de la Méditerranée ; il commerça avec tous, transmit l’alphabet à tous, et fut chez lui dans chaque port où il accostait. Nul ne lui demandait de choisir entre la rive de départ et la rive d’arrivée : sa grandeur fut précisément de les relier.

Les enfants de l’émigration africaine sont ces nouveaux Phéniciens. Leur double culture n’est pas une anomalie à résorber ; c’est une richesse qui circule, au bénéfice des deux rives. L’assignation identitaire, qu’elle vienne du Nord ou du Sud, est la négation de cet esprit phénicien : elle prétend clouer au port ceux dont la vocation est de naviguer.

Laissez-les être ce qu’ils sont

Mardi soir, lorsque la France affrontera l’Espagne, des millions de jeunes Européens portant des noms venus d’ailleurs regarderont ce match. Que leur dirons-nous ? Qu’ils doivent choisir un camp, prouver une loyauté, rembourser une dette ? Ou qu’ils sont libres d’aimer deux pays à la fois, de porter le maillot de leur choix, de dessiner eux-mêmes les contours de leur identité ?

Les Africains, dirigeants, éditorialistes ou simples internautes doivent cesser de penser, de parler et, parfois, d’agir comme si ces jeunes leur appartenaient. Le plus beau service à leur rendre est de défendre partout, sans exception ni double standard, leur liberté de choix. Contre les Rajoy et les Le Pen d’Europe. Et contre nos propres réflexes.

Par / Hamid Bouchikhi

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