Les Lions de l’Atlas : le prototype marocain
Le Maroc possède déjà un modèle qui gagne
Le succès des Lions de l’Atlas dépasse largement le terrain. Dans cette tribune, Hamid Bouchikhi montre qu’il repose sur une méthode éprouvée pour mobiliser les talents marocains du monde : une combinaison d’ambition, de confiance, de recrutement et de projet commun dont le Maroc gagnerait à s’inspirer bien au-delà du football.
En entrepreneuriat, on connaît la séquence. On entre sur un marché avec un prototype. On le teste, on l’ajuste, on le valide. Et le jour où le marché confirme – product-market fit – on change de phase : on passe au scale-up. On industrialise ce qui a marché.
Le Maroc tient un prototype validé. Il s’appelle l’équipe nationale de football.
Dans un texte récent, je proposais de penser les Marocains du Monde non comme une diaspora à rapatrier, mais comme un réseau de Nouveaux Phéniciens : des gens qui habitent deux rives, refusent le choix, et font circuler des compétences entre le Maroc et le reste du monde. ATLAN Space, Sowit, PayTic en sont les preuves entrepreneuriales. Les Lions de l’Atlas en sont la preuve la plus spectaculaire et la plus regardée. Quatorze des vingt-six joueurs de la sélection demi-finaliste au Qatar en 2022 étaient nés à l’étranger, ce qui en faisait l’équipe comptant le plus de joueurs nés hors de son sol dans tout le tournoi. Au Mondial 2026, ils sont dix-neuf sur vingt-six ; le 13 juin face au Brésil, pour la première fois dans l’histoire de la compétition, les onze Marocains sur le terrain étaient tous nés ailleurs.
Ce n’est pas un accident. C’est un dispositif. Et si on le démonte, on y trouve, presque trait pour trait, les conditions de succès que le Nouveau Modèle de Développement appelle de ses vœux pour les Marocains du Monde. Le football a fait, dans son champ, ce que la nation s’est promis de faire dans tous les autres. Voici la recette.
- Une ambition de rayonnement, portée au plus haut. L’objectif n’est pas de participer. C’est de gagner. Et il faut être précis sur l’architecture de cette ambition : le maître d’ouvrage est le Roi, qui a fait du football un vecteur de rayonnement national — vision scellée par les réceptions au Palais, l’inauguration de l’Académie Mohammed VI, l’attribution au Maroc de la CAN 2025 et d’une part du Mondial 2030. Le maître d’œuvre est Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale, qui exécute cette vision avec une efficacité reconnue. Lui-même l’a dit sans détour après le titre mondial des U20 au Chili : il n’y a, selon lui, plus aucune raison de ne pas aller chercher ces trophées. Une ambition de scale-up commence toujours ainsi : une vision claire au sommet, et un maître d’œuvre à qui l’on confie le mandat de la réaliser.
- Carte blanche au maître d’œuvre. Le mandat reçu était clair : constituer la meilleure équipe possible, où qu’elle se trouve. Pas la meilleure équipe « parmi les joueurs du championnat local ». La meilleure, point. Cette liberté de moyens — chercher le talent là où il est, sans contrainte de territoire — est exactement ce que le NMD réclame quand il appelle l’État à être architecte plutôt qu’opérateur.
- Un sourcing actif, pas un guichet passif. La Fédération n’a pas attendu que les talents se présentent. Depuis plus de dix ans, ses recruteurs sillonnent la France, la Belgique, l’Espagne et les Pays-Bas pour identifier les Marocains et binationaux qui jouent et se forment dans les meilleurs clubs européens — et pour tisser un lien avec eux, et avec leurs familles, bien avant la première convocation. C’est précisément le sourcing volontariste qui manque cruellement, aujourd’hui, à nos universités, nos hôpitaux et nos entreprises face à la diaspora scientifique et entrepreneuriale.
- Le bon argument : l’honneur, pas l’argent. Comment convainc-on des hommes qui n’ont besoin de rien ? Lekjaa a livré la réponse en une formule : ces joueurs gagnent des millions d’euros, que pourrait bien leur offrir le Maroc de plus ? La réponse n’est pas financière. C’est l’attachement au pays et la qualité du projet. On n’attire pas un Phénicien avec une prime — il n’en manque pas. On l’attire avec un projet auquel il a envie d’appartenir et une fierté qu’il a envie de porter. Toute stratégie diaspora qui croit acheter des compétences se trompe de levier.
- Pas de retour exigé — de la circulation. Et c’est le cœur phénicien de l’affaire : aucun de ces joueurs n’a dû quitter son club ni son pays de résidence. Ils continuent de jouer à Madrid, Manchester ou Amsterdam, et font l’aller-retour pour endosser le maillot national. Bi-localisation, pas rapatriement. On ne leur a pas demandé de choisir une rive ; on leur a ouvert un port. C’est très exactement la logique que je défends pour l’ensemble de la diaspora : le Maroc n’a pas besoin que ses talents rentrent, il a besoin de devenir un port où ils aiment accoster.
- Un collectif entretenu. Reste l’ingrédient le plus difficile à fabriquer et le plus facile à négliger : l’envie d’être ensemble. L’encadrement a su créer et entretenir, chez des individualités venues d’horizons différents, le désir de jouer les uns avec les autres pour un même maillot. Un réseau de Phéniciens ne tient pas par décret ; il tient par une culture commune et un sentiment d’appartenance qu’il faut cultiver dans la durée.
Ambition au sommet, mandat clair au maître d’œuvre, sourcing actif, argument non financier, circulation plutôt que retour, collectif entretenu. Six conditions. Le football les a réunies, et le résultat est sous nos yeux : une équipe que le monde entier regarde et qui fait, à chaque tournoi, le rayonnement du pays.
C’est là qu’il faut être clair sur ce qu’est un prototype réussi. Celui-ci ne « vaut » pas seulement par ce qu’il pourrait devenir ailleurs. Il fait déjà, pleinement, ce qu’on attend de lui : il fait rayonner le Maroc dans le monde. C’est un succès accompli, pas une promesse. Mais un succès accompli dans un domaine peut en éclairer d’autres — et c’est en cela qu’il mérite d’être mis à l’échelle. La méthode qu’il révèle n’a rien de spécifiquement footballistique. Remplacez « joueurs » par « chercheurs », « ingénieurs », « médecins », « entrepreneurs ». Remplacez « clubs européens » par « universités », « hôpitaux », « laboratoires », « start-ups ». La recette tient.
Imaginons une mobilisation de la science marocaine qui, comme la Fédération de football, recevrait pour mandat de constituer la meilleure équipe de recherche possible, où qu’elle soit. Qui enverrait des recruteurs identifier les Marocains des meilleurs laboratoires du monde. Qui leur proposerait, non pas des salaires qu’ils ont déjà, mais un projet et une fierté. Qui ne leur demanderait pas de rentrer, mais d’accoster — de faire l’aller-retour, de garder un port marocain ouvert tout en restant à Boston ou à Zurich. Qui entretiendrait, entre eux, l’envie de bâtir ensemble.
Nous en avons déjà des esquisses. L’UM6P et ses Global Hubs à Paris, New York et Montréal en sont une. Ce qui reste à faire, c’est ériger la méthode en politique publique. Le discours royal du 6 novembre 2024 en a tracé le cadre, en annonçant un Mécanisme national de mobilisation des compétences porté par une future Fondation Mohammedia. Mais plus de dix-huit mois plus tard, ni la loi ni la Fondation n’ont vu le jour — le cadre reste, pour l’heure, à l’état d’annonce. Le prototype, lui, tourne déjà sur le terrain. L’écart entre les deux est tout le sujet.
Les Lions de l’Atlas ne sont pas qu’une fierté nationale. Ils sont une démonstration de faisabilité. Ils prouvent qu’avec une vision claire au sommet, un maître d’œuvre à qui l’on donne carte blanche, un sourcing sérieux et le bon récit, le Maroc sait mobiliser sa diaspora pour rayonner dans le monde.
Le prototype est validé. Il est temps de passer à l’échelle.



