Dans son nouvel essai Migration et politique : l’équation marocaine, Driss Ajbali propose une plongée dans plus de six décennies d’histoire migratoire marocaine. À travers archives, analyse politique et témoignage personnel, l’auteur retrace l’évolution du regard de l’État marocain sur ses ressortissants établis à l’étranger et interroge les fondements mêmes de la politique migratoire du Royaume.
Ancien journaliste et observateur de longue date des questions migratoires, Driss Ajbali revendique un « retour aux sources ». L’idée de l’ouvrage est née au sein de la MAP, à partir d’un vaste travail sur les archives de l’agence de presse marocaine, qu’il décrit comme « le véritable disque dur de la mémoire institutionnelle marocaine depuis 1959 ». Le projet, interrompu après le décès de Khalil Hachimi Idrissi en 2023, a finalement été relancé dans le contexte du discours royal du 6 novembre 2024 appelant à une refonte des institutions dédiées aux Marocains du monde.
Une lecture historique et personnelle
L’ouvrage se situe à la croisée de plusieurs registres : essai académique, récit historique et expérience intime. Installé en France depuis les années 1970, Ajbali reconnaît que son propre parcours irrigue le livre, sans jamais renoncer, affirme-t-il, à l’exigence documentaire. L’auteur souligne que son travail repose sur « près de six cents notes et références » et qu’il a volontairement laissé de côté certaines périodes sensibles où il aurait été « juge et partie », notamment autour du CCDH et du CCME.
L’un des fils conducteurs du livre est la critique d’une vision longtemps réductrice de l’émigration marocaine. Pendant des décennies, explique-t-il, les migrants ont surtout été perçus à travers leur rôle économique et les transferts financiers vers le Maroc. « La figure du migrant fut réduite à celle d’un pourvoyeur de devises », résume-t-il, dénonçant ce qu’il appelait déjà il y a trente ans la « baztamisation » du sujet migratoire, c’est-à-dire sa réduction à une logique strictement financière.

« L’émigration marocaine n’est pas une diaspora »
L’émigration marocaine n’est pas une diaspora. Une diaspora suppose historiquement un départ collectif, forcé et motivé par des raisons ethniques ou religieuses. »
Driss Ajbali
L’une des thèses fortes de Driss Ajbali concerne la notion même de diaspora. Selon lui, le terme est inadapté au cas marocain.
« Une diaspora suppose historiquement un départ collectif, forcé et motivé par des raisons ethniques ou religieuses », explique-t-il. L’émigration marocaine relève au contraire « d’un long et lent processus, étalé sur plusieurs décennies », marqué par une grande diversité géographique et sociale. Contrairement aux migrations, algérienne ou turque, principalement concentrées un seul pays d’accueil comme la France ou l’Allemagne, l’émigration marocaine s’est déployée vers l’Europe et l’Afrique, avant les Amériques, les pays arabes et même l’Asie.
Quatre grandes séquences historiques
L’essai identifie quatre grandes phases dans la gestion institutionnelle de l’émigration par l’État marocain.
La première, dans les années 1960, correspond aux accords bilatéraux conclus avec les pays européens en quête de main-d’œuvre. Les années 1970 ouvrent ensuite une phase dominée par la dimension sécuritaire, dans un contexte marqué par les tentatives de coups d’État contre Hassan II.
Les années 1980 voient émerger une nouvelle orientation : face aux politiques d’intégration européennes, le Maroc cherche davantage à préserver les liens culturels et identitaires avec ses ressortissants installés à l’étranger. Hassan II, intuitif et précurseur, initiera rapidement l’expérience — rapidement avortée — de l’élection, en 1984 de députés représentant les Marocains résidant à l’étranger. De ce point de vue la figure de Akka el Ghazi peut, à elle seule, rendre compte des mutations dans les pays d’accueil, à commencer par la France, qui forceront les pays d’origine, comme le Maroc, à s’adapter. Avant que ne s’achève la décennie, le Roi Hassan II mettra en place un mécanisme pour renforcer les liens de ses sujets à « la mère patrie » comme on le disait à l’époque. L’auteur identifie à ce sujet les deux principaux axes de cette politique : l’attachement et le bon accueil, l’Été notamment.
Enfin, sous Mohammed VI, la question migratoire devient progressivement un axe central du discours royal. La création du CCME, son inscription dans la Constitution de 2011, puis l’annonce en 2024 d’une future Fondation Mohammadia dédiée aux Marocains du monde marquent, selon Ajbali, l’ouverture d’ « une nouvelle séquence historique ».
Les architectes, directe et indirecte, de la politique migratoire
Dans la première partie du livre constituée de 10 chapitres, Driss Ajbali accorde une place importante aux personnalités qui ont, indirectement, façonné la relation du Maroc avec son émigration. L’auteur a fait le choix de faire de certaines figures des icônes de chaque époque. Comme ce sera le cas de l’ancien militaire français, Félix Mora, personnage emblématique dont le portrait se confond avec les années 1960. Chargé du recrutement de travailleurs marocains pour les mines françaises dans les années 1960, il reste l’homme aux deux tampons, le vert pour autoriser le candidat à l’émigration et le rouge l’interdire. Ajbali revient aussi sur le rôle des appareils sécuritaires marocains au lendemain des deux attentats de 1971 et 1972, avec notamment la naissance de la DGED et de la DST et surtout l’émergence de Driss Basri ; la nomination de l’ambassadeur Youssef Belabbès Tâarji qui restera en poste 19 ans durant ; la création de la première Amicale des travailleurs et des commerçants, en (France avant la Belgique et l’Allemagne) ; elles serviront comme autant de courroies de transmissions, de contrôle et, pour ainsi dire, embryonnaires premiers dispositifs d’encadrement de la communauté marocaine à l’étranger. Enfin, il y a l’ouverture, à Paris, du premier bureau de la MAP en 1975.
Driss Ajbali souligne cependant une constante. Depuis 1990 à nos jours, les grandes orientations de la politique migratoire ont presque toujours été impulsées au sommet de l’État. « Hassan II fut le véritable architecte du premier dispositif institutionnel dédié aux Marocains de l’étranger », affirme-t-il, avant d’ajouter que Mohammed VI a donné à cette politique « une dimension résolument royale ». Ainsi, les deux parties du livre se terminent chacune par un chapitre : « Hassan II et l’émigration » pour la première et « Mohammed VI et l’émigration » dans la seconde.
Autre singularité, Driss Ajbali brosse une galerie de portraits des différentes personnalités et acteurs ayant occupé le portefeuille ministériel chargé des Marocains résidant à l’étranger. Ceux durant l’actuel règne du Roi Mohammed VI : de Nouzha Chekrouni à Nezha El Ouafi en passant par Mohamed Ameur, Abdellatif Maazouz, Anis Birou, Abdelkrim Benatiq, Nezha El Ouafi. Sans oublier les précédentes figures comme Rafik Haddaoui, Ahmed El Ouardi, Lahcen Gaboune, et de manière latérale, feue Zoulikha Nasri ou Omar Azziman.
Amine SAAD
À retenir : Par emprunt linguistique, le terme « baztamisation » désigne la réduction de la question migratoire à sa seule dimension devise et portefeuille.
